Après un premier album intime et exigeant, A Ship, Like a Ghost, Like a Cell, il a fallu du temps pour continuer à chercher et à se dépasser. Des larmes mélangéees de poussière, regroupe les premiers titres de Thomas depuis 2006 et sort dans quelques jours dans une magnifique édition vinyl blanche ( Ohayo Records et Bs Records se sont associés pour l’occasion).
Avec ce nouveau disque il se fait chanteur français pour la deuxième fois de sa carrière mais ne s’empêche pourtant pas, ici ou là, de revenir vers l’anglais. Longtemps crainte, appréhendée avec prudence, l’exigeante langue maternelle oblige à la confrontation quand l’autre langue, celle d’une culture musicale majoritairement anglo-saxonne, rassure ou berce.
Si Aux Fenêtres Immenses, unique morceau de la face A n’est pas sans rappeler les couleurs d’Open Transport (second album de Purr – dont Thomas retrouve ici les autres membres : Stéphane Bouvier et Jérôme Lorichon), il donne aussi la mesure du chemin parcouru depuis lors. Tout au long de cette longue fresque, plus de 11 minutes, guitare, basse et batterie forment la trame du morceau, tandis qu’une clarinette à la luminosité changeante fait écho à un chant qui, de tableau en tableau, évoque plus que raconte. A travers le texte une onde se propage qui constitue la ligne rouge de scènes rassemblées, soigneusement montées, plan après plan mais sans souci de linéarité. De l’idée à la phrase, de l’émotion au verbe, naissent des jeux de résonance, de rappel. Les deux langues alternent et modifient la lumière, la perspective. Les cieux changent, les nuages s’y bousculent à différentes cadences. En outre, citations des carnets de Leonard De Vinci et du ‘Miroir’ de Tarkovski ponctuent l’un des textes les plus riches écrits jusque-là par Thomas, et, parlés ou échantillonés, permettent à quelques-unes de ses plus audacieuse mélodies les respirations nécessaires. D’une panique toute terrienne, de l’étroitesse d’ « une rue, petite entre deux », jusqu’au recul, au détachement, ce titre enseigne la patience, le long parcours.
Avec Ça, second titre du EP, c’est le temps de la réconciliation. Voix, guitare acoustique et clarinette, esquissent une scène en à peine quelques traits : un aplat de bleu dans le cadre d’une fenêtre, traversé par un objet (un avion ?), « seul, là-bas », et ici, un homme, spectateur retranché, immobile. Plus tard, la folie de la vérité, la lâcheté d’un enfermement. Isolement, démesure, erreur, honte, s’ils ne sont pas vaincus, ni même dépassés, sont observés, acceptés. Pas de prétention à la sagesse ici, mais un “vivre avec” que l’on apprend dans la transparence de l’air et de la voix, dans l’écoulement du temps ou dans le motif d’une phrase de guitare.
Enfin, Sinal Fechado, chanson reprise du brésilien Paulinho da Viola, est une histoire de rencontre et ce à double titre. Tout d’abord il y a la rencontre de Thomas avec l’interprétation de ce même morceau par Elis Regina, icône de la musique brésilienne et qui collabora notamment avec Tom Jobim (Elis et Tom). Et puis il s’agit plus directement de la rencontre que conte le morceau lui-même, celle de deux individus, qui, séparés depuis des années, se croisent par hasard à un feu rouge et échangent ces quelques mots qui suffisent à faire sentir que beaucoup les sépare désormais. Scène banale, éphémère, que Thomas chante tel un déchirement, soutenu par sa seule guitare et les quelques accords de celle de Miguel Constantino.
Ces trois morceaux, enregistrés par ce même Miguel Constantino, apportent une autre pierre à un édifice en permanente construction. De l’agilité de son jeu de guitare à la force de sa voix, Des Larmes Mélangées de Poussière, fait la preuve de la maturité artistique de Thomas Mery. Il y déconstruit et transfigure les codes de la folk et de la chanson pour façonnner une musique aussi moderne qu’intemporelle, personnelle et non référencée.
Un grand merci à Matthieu et Thibault pour leur aide dans la rédaction de ce texte. Ils publient de très belles chroniques sur goodmornincaptn.com